Barbares !


Le mot est à la mode. « Les barbares de l’organisation terroriste ont décapité l’otage français » peut-on lire dans nos journaux. Barbares parce que terroristes, peut-être. Mais encore plus barbares d’avoir décapité un Français, que d’avoir raccourci un citoyen américain ? Sans doute.

Barbare… Le retour au premier plan de ce mot venu du fond des âges mérite de se pencher sur son étymologie et son histoire. Barbaros, chez les Grecs signifiait « étranger ». Il désignait un abruti assez con pour bégayer dans sa langue incompréhensible et qui ne pouvait donc accéder à la qualité de citoyen. Chez nous, barbare a d’abord pris le sens de « qui n’est pas civilisé », synonyme d’arriéré, de primitif, de sauvage. Et ce, malgré l’avertissement de La Bruyère : « Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés ». Le sens dérivé de cruel, féroce, impitoyable, inhumain, sauvage est qualifié dans Le grand Robert de la langue française, cher à Alain Rey, d’archaïsme.

Le qualificatif de barbare, dans l’histoire et dans l’imaginaire arabes, collerait assez bien aux mœurs de nos croisés du Moyen Âge, si l’on en croit les récits de l’époque décrivant nos ancêtres prenant plaisir à faire cuire les bébés à la broche devant leurs mamans, ou à dévorer le foie palpitant d’un prisonnier encore vivant. Ces actes choquèrent ces gens à la « civilisation » bien plus raffinée que celle de nos rustres nobliaux. Ils ont marqué et marquent encore leur vision de l’occident « barbare ». Mais pourquoi ce mot est-il redevenu à la mode ? Il y a peu encore, le terme de terroriste semblait suffire pour agiter la peur, tout se permettre et tout excuser : contrôle accru des populations, restriction des libertés, guerres préventives, dégâts collatéraux, justice d’exception. Jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que les terroristes pouvaient être nos propres enfants, nouvelles recrues du jihad. Contrairement au terroriste, qui peut en être issu, le barbare n’appartient pas au monde « civilisé ». La bombe atomique, la colonisation, la faim dans le monde, les guerres pour le pétrole ou pour l’uranium, les dizaines de milliers d’enfants irakiens morts de l’embargo, l’abrutissement des masses, la chaise électrique, les drones, tout cela appartient donc à la civilisation. Alors que la décapitation appartient à la barbarie. Appuyant sur nos contradictions, les barbus ne se privent pas de nous servir leur mise en scène macabre. Et ça marche ! J’entends ici et là des gens qui annulent leur voyage en Algérie, au Maroc, en Tunisie. Certains étaient invités chez des amis. Ont-ils si peu confiance dans ces amis ? Les trouvent-ils aussi un brin barbares ? Ou alors, s’ils pensent que ces gens sont en danger et s’ils préfèrent les abandonner à leur triste sort, sont-ils vraiment des amis ?
Nous en sommes devenus quasiment les commanditaires, de ces « actes de barbarie », tant il est devenu indispensable d’abreuver de sang nos médias paresseux et de maintenir sous le joug de la peur nos populations crédules. Un soldat israélien mort vaut dix civils palestiniens. La dissuasion nucléaire est censée nous offrir la sécurité, mais nous la refusons aux Iraniens qui n’ont sans doute pas besoin d’autant de sécurité que nous. Avec un peu de chance, cette escroquerie intellectuelle permettra à la civilisation persane de ne jamais adhérer à la pire de nos « barbaries » : la bombe atomique. Pauvre monde prétendument civilisé, qui a perdu la tête bien avant que de prétendus barbares ne commencent à décapiter ses ressortissants.

Mon dernier livre jeunesse s’intitule Il pleut, il pleut Berbère ! Avatar de Barbare, Berbère est le nom que nous avons donné à cet habitant d’Afrique du Nord qui préfère lui, se dire Amazigh, c’est à dire « homme libre ». Eux nous appellent les Roumis, c’est à dire les Romains, tellement nous ressemblons à ceux qui furent leurs premiers colonisateurs.




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