L’Europe et les nationalismes

Les élections européennes ne font pas recette, à part chez les eurosceptiques et les nationalistes de tous bords. Refrain connu. L’Europe néo-libérale ne fait pas rêver le peuple et les populistes se frottent les mains. Me reviennent en mémoire les interminables querelles qui animaient les conversations lors du référendum sur la constitution européenne. Parfois violentes. Même entre vieux potes. Serions-nous les jouets d’arrière-pensées archaïques ?

Deux fantômes nous guettaient et nous guettent encore : le néo-libéralisme et le nationalisme. Et nous nous retrouvons obligés de choisir, même si nous n’en avons pas envie. Empêcher le triomphe du néo-libéralisme en payant le prix du nationalisme, ou empêcher le retour des nationalismes, au prix du néo-libéralisme. Les tenants de la première proposition vous diront que lorsqu’on aura vaincu les ultra-libéraux, on pourra s’attaquer au nationalisme. Les tenants de la seconde vous diront que lorsqu’on en aura fini avec les nationalismes, on pourra s’attaquer au libéralisme. Mis à part les libéraux et les nationalistes purs et durs, bien sûr, qui s’avèrent être, les uns comme les autres, les grands gagnants de cette querelle sans fin qui mène à un compromis : l’Europe des Etats-Nations, avec des gouvernements néo-libéraux à leur tête. Conclusion évidente : le nationalisme n’est pas du tout un remède au diktat néo-libéral, puisque tous les gouvernements actuels, loin de les protéger, imposent l’austérité à leurs peuples.

Par conséquent, l’émergence d’une Europe s’affranchissant du pouvoir des Etats-Nations semble être la seule voie possible pour espérer un jour une harmonisation environnementale, sociale et salariale par le haut. Pourtant, à gauche comme à droite, les nationalistes poursuivent leur travail de sape, essayant de nous faire croire qu’on peut encore s’en tirer en ouvrant fort sa gueule et en niquant le voisin. Après un XXème siècle qui a battu tous les records en matière de tueries, il convient plus que jamais de combattre TOUS les nationalismes. Et de ne pas se tromper de combat.
Par exemple, on aimerait entendre des gens comme Françoise Morvan s’attaquer avec la même virulence aux cocardiers qu’aux breizous, vilipender les crimes du colonialisme français avec la même énergie qu’elle le fait à propos de la collaboration d’une poignée d’imbéciles durant l’Occupation, dans une Bretagne où la Résistance fut pourtant infiniment plus importante. Son bouquin, Le monde comme si, a certes le mérite de dénoncer des faits irréfutables. Mais il a le grand défaut d’assembler ces faits d’une certaine façon et d’en omettre certains autres, parfois en jouant sur des anachronismes ou des parentés (ce qui est inadmissible, en matière d’éthique : des enfants ne sauraient être tenus pour responsables des errements de leurs parents).

Au bout du compte, ce bouquin ressemble à un procès stalinien. Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce qu’autour de moi j’entends sans cesse des gens y faire référence, et même s’appuyer dessus pour justifier leur méfiance et même leur refus à l’égard de tous ceux qui s’engagent pour la défense de la langue et de l’identité bretonnes. Il sert à humilier, à insulter, à rejeter. A traiter de fachos des gens qui apprennent ou qui osent s’exprimer – quelle horreur ! – dans la langue bretonne unifiée (sans expliquer qu’aucun pays au monde n’a réussi à enseigner une langue sans l’unifier). A mettre dans le même sac les abrutis du Bloc identitaire et des jeunes qui se battent en même temps pour un monde socialement plus juste et garant de la diversité, la mixité des identités culturelles, sexuelles, sociales. Loin de contribuer à la lutte contre les nationalismes, ce point de vue totalitaire, jetant au nom d’hier l’opprobre sur d’autres gens à une autre époque, divise et contribue à maintenir une certaine gauche dans la prison idéologique de vains combats et de vaines croyances.

Je pense aux archipels chers à Edouard Glissant, opposant leurs identités mouvantes et libres aux idéologies figées qui déferlent depuis trop longtemps des continents et de leurs empires. Laissons à l’Autre le droit à sa part d’altérité, sa part d’impénétrable, voire d’incompréhensible, sa part de négritude ou de bretonnitude non résumable à des points de vue ethno-centrés. Toutes choses qui ne devraient pas empêcher l’adhésion à des valeurs communes, à condition, pour ceux qui en sont atteints, de guérir de la maladie consciente et inconsciente de dominer, trop souvent inoculée au nom des Lumières. Car défendre la dévolution, la subsidiarité, le droit à la différence va de pair avec le refus de l’impérialisme et le combat pour un monde plus juste. La paix et la solidarité sont à ce prix, l’avenir du monde aussi.




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Chaque jour de la semaine, l'un des chroniqueurs de Dilhad sul (dont votre serviteur), scribouillard ou dessinateur, met ses beaux habits du dimanche pour se moquer, s'émouvoir, s'indigner, partager un coup de gueule, un coup de coeur… Actu ou pas actu. Bref, on s’habille propre et on rhabille tout le monde pour l’hiver.
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